La Fondation AGES : bien vieillir grâce à la gériatrie sociale
En sortant des hôpitaux et d’une vision purement médicale, la gériatrie sociale mise sur la vigilance citoyenne et sur la prévention pour favoriser la santé, le bien-être et l’autonomie des personnes aînées. Un bel exemple d’innovation sociale, dont l’impact est visible et mesurable… Mais comment passer d’une initiative qui a fait ses preuves à une transformation durable de la manière de penser le vieillissement?
« Vieillir, c’est pas si pire! », assure le Dr Stéphane Lemire, gériatre et cofondateur de la Fondation AGES. Mais pour bien vieillir, encore faut-il ne pas attendre qu’il soit trop tard.
« Souvent, il y a eu des signaux d’alerte au fil du temps... Ils passent un peu inaperçus parce que les gens voient le vieillissement comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien. »
Mais le système de santé traditionnel n’influence que 25 % de l’état de santé des personnes aînées, selon Dr Lemire. Les 75 % restants se jouent en fait dans leur environnement physique et social, là où les cliniciens, déjà peu nombreux au Québec, n’ont aucune emprise.

Dr Stéphane Lemire
gériatre et cofondateur de la Fondation AGES
Ce constat conduit le gériatre à quitter le milieu hospitalier, en 2014.
Il part à la rencontre de personnes aînées au sein d’un organisme de la Basse-Ville de Québec. À leur contact, il identifie les informations et gestes utiles pour agir en prévention et prolonger leur autonomie et leur santé. Cette expérience fructueuse le pousse à créer la Fondation AGES, qui s’appuie sur un postulat tout simple, que résume bien son site :
« Des milliers de personnes, déjà en contact quotidien avec des personnes aînées, ont le potentiel de former un réseau bienveillant capable de repérer les signes de vieillissement accéléré et de lancer des alertes. »
Et parce que le Québec fait face à une pénurie de gériatres¹, l’organisme imagine, pour traiter ces alertes, un maillage de personnes (des navigateurs et navigatrices en gériatrie sociale) qui pourront affiner le repérage lors d’une visite à domicile et entreprendre diverses actions (soins, prises de rendez-vous, aiguillage, etc.) avec l’aide de personnel infirmier.

Dr Stéphane Lemire et deux personnes aînées bénéficiaires des services de la Fondation
©Rapport d’activité de la fondation AGES – 2025

Près de 14 ans plus tard, la Fondation AGES compte 24 équipes réparties dans 12 régions, plus de 25 navigatrices et navigateurs, 15 ressources cliniques et 2000 personnes formées, rien qu’en 2025.
Son modèle a fait ses preuves, ses projets pilotes ont été reconduits et étendus, démontrant leur aptitude à relever les défis du vieillissement sans saturer davantage le système de santé, à créer des emplois tout en favorisant le bien-être des personnes aînées.
Parmi les 2689 personnes accompagnées en 2025, près de 50% n’étaient pas encore connues du CIUSSS de leur région, c’est dire la pertinence de ce repérage précoce.
Innover en 5 idées transformatrices
La Fondation AGES rompt avec l’existant pour répondre efficacement et durablement aux enjeux du vieillissement. Voici comment.
- En intégrant les déterminants sociaux (isolement, précarité, logement, participation sociale, réseau de soutien) comme des composantes essentielles de la santé, au-delà des critères cliniques existants.
- En brisant les silos grâce à un nouveau modèle organisationnel où les soins médicaux sont articulés avec les ressources communautaires, les municipalités et l’entourage immédiat afin d’intervenir dans les milieux de vie plutôt que dans les établissements de santé.
- En rejoignant des personnes souvent isolées, vulnérables ou peu desservies par les services traditionnels pour améliorer l’accès aux soins, réduire l’isolement, favoriser le maintien de l’autonomie.
- En agissant en prévention, en renforçant les réseaux de soutien, la capacité d’agir des personnes aînées et les ressources du milieu afin de prévenir les situations de crise plutôt que de les traiter lors des hospitalisations.
- En transformant les rôles traditionnels autour de la personne aînée pour faire de l’entourage, des organismes communautaires, municipalités et proches des coproducteurs de la santé, modifiant la façon dont les organisations collaborent et dont les soins sont pensés et dispensés. Mais aussi en transformant la manière dont on perçoit le vieillissement non plus comme une fatalité, mais comme une étape de vie.
Un moment décisif
Le modèle de la Fondation AGES dépasse largement le stade expérimental. Il est implanté dans plusieurs communautés, reconnu par différents partenaires institutionnels et communautaires, et fait l’objet de collaborations entre établissements de santé, organismes, municipalités et fondations. Mais aujourd’hui, l’ambition de la Fondation est bien plus vaste : faire de ce modèle une norme.
Plusieurs obstacles sont pourtant susceptibles de se dresser en chemin : le financement bien sûr, mais aussi la capacité de supervision des équipes, la concurrence, la résistance culturelle… Pour atteindre son objectif sans trahir l’ADN du projet, la fondation bénéficie du soutien de Sillons, dans le cadre du programme de mise à l’échelle que l’organisme a mis en place grâce à un partenariat unique avec Desjardins.

Un atelier animé par Sillons avec la Fondation AGES.
Pérenniser ou décupler ses retombées : ce que changer d’échelle veut dire
Sarah Abarro
conseillère en innovation sociale chez Sillons, chargée du programme de préparation à la mise à l’échelle
Parvenue à un certain stade de maturité, une innovation sociale peut arriver à une croisée des chemins et se demander comment augmenter, renforcer ou approfondir son impact sur une population ou un territoire. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de croissance, le changement d’échelle correspond à différentes avenues, qui demandent des stratégies de développement différentes.
« Changer l’échelle, dans le cas de la Fondation AGES, par exemple, ça pourrait vouloir dire passer de 25 à 250 équipes de gériatrie sociale au Québec: c’est ce qu’on appelle l’essaimage ou scaling out. »
On étend dans ce cas la portée directe d’une innovation en la répliquant, en créant des partenariats de diffusion, en développant les capacités, etc.
« On accompagne des organisations sur une innovation sociale qui a prouvé son impact dans les communautés et qui a le potentiel de transformer en profondeur le système dans lequel elles évoluent. »
Une intervention de Luis H. Segovia, navigateur en gériatrie sociale pour la Fondation AGES, lors d’un atelier mené par Sillons.
Sarah Abarro précise d’emblée que la mise à l’échelle peut prendre de nombreuses formes, selon le type et la profondeur du changement que l’organisation veut et peut apporter au système.
« Cela pourrait aussi vouloir dire changer la manière de voir le vieillissement, non plus comme une fatalité, mais comme une étape de vie, ce qui relèverait plus du changement de mentalités, ou scaling deep ».
En d’autres termes, il s’agit d’opérer un recadrage, de produire de nouveaux récits et de développer de nouvelles pratiques.
« Pour la fondation, cela pourrait également se traduire par une évolution des réglementations ou de la manière de financer les projets en lien avec le vieillissement : il s’agirait alors d’un changement structurel, ou scaling up. »
« Et finalement, l’organisme pourrait aspirer à une transformation des pratiques auprès d’autres populations ou dans d’autres secteurs d’activités, comme en pédiatrie, par exemple. Là, on parlerait plutôt de diffusion virale et adaptative, scaling accross. »
« Bien sûr, ces différents types de mises à l’échelle vont être à décortiquer dans le programme avant de décider laquelle ou lesquelles la Fondation AGES souhaitera adopter! »
En apprendre plus sur les différentes stratégies de mise à l’échelle
Découvrir le guide du TIESS sur le changement d’échelle organisationnel
Un accompagnement pour une mise à l’échelle réussie
Pour permettre à la Fondation AGES de relever ce défi, le programme de mise à l’échelle de Sillons est construit sur une approche systémique : ce qui signifie que l’on s’intéresse autant à l’innovation qu’à tout le système qui lui permet de se développer.
Sur une période de 18 mois, l’équipe de la fondation travaillera en profondeur sur plusieurs modules : le leadership de chacun·e, la structuration de l’organisation, leur approche, mais aussi sur le contexte dans lequel le projet se déploie. Le premier de ces modules a eu lieu au printemps 2026. Il consistait en une rencontre d’alignement, qui permettait aux membres de l’équipe et du conseil d’administration de s’interroger sur ce que l’organisme souhaitait mettre à l’échelle. Élise Doré, ergothérapeute-conseil de la Fondation AGES témoigne :
« C’est un cadeau qui nous permet de prendre un moment de réflexion sur où on est rendu, qu’est-ce qu’on a fait de bon, qu’est-ce qui reste à développer… Et pour continuer à se développer, à grandir, qu’est-ce qu’on doit faire ? »
S’il s’agit d’une étape déterminante, elle ne constitue que le premier pas du processus, rappelle Sarah Abarro.
« On s’est par la suite penchés sur l’analyse du système en prenant de la hauteur pour identifier les obstacles potentiels et les leviers d’action que l’on peut mettre en œuvre. L’objectif n’étant ni de dupliquer ce qui existe déjà ni d’augmenter la concurrence entre les organismes, on va donc identifier des leviers d’action complémentaires avec ce qui existe déjà. Dans un troisième temps, on va explorer différentes stratégies et scénarii possibles pour permettre aux impacts de la gériatrie sociale de changer d’échelle, selon la réalité de la l’organisation. »
Dès l’exploration des stratégies, l’organisation travaille de concert avec les milieux preneurs pour construire un plan de déploiement solide, concret, et mobilisant. La phase finale consiste à définir une feuille de route avec un plan d’action concret pour réussir cette mise à l’échelle et atteindre les objectifs que l’organisme se fixe: gouvernance, mobilisation des partenaires, modèle économique, formation…
Une boucle vertueuse
« Le pouvoir de la gériatrie sociale est de montrer aux personnes aînées qu’elles ne sont pas seules et qu’elles peuvent agir pour rester en bonne santé, rester en forme, rester autonome et profiter des belles années qui leur restent grâce au collectif. »
— Stéphane Lemire
Nicole Pilon, une femme de 84 ans qui réside aux Demeures Sainte-Croix, à Montréal, le concède bien volontiers : « On doit faire le deuil de notre indépendance parce qu’à notre âge, veut veut pas, on dépend des autres ». Mais loin d’être une bénéficiaire passive, elle est encouragée par ce soutien à être actrice de son vieillissement et à s’impliquer dans la communauté.
« Grâce aux intervenant·es, je fais davantage d’activités, je suis moins isolée et je peux aussi repérer certains signes chez les autres personnes de la résidence. »
Une boucle vertueuse et un exemple pour faire en sorte que vieillir ne soit plus un déclin solitaire, mais un moment de vie comme les autres…

Luis H. Segovia, navigateur en gériatrie sociale, rend visite à Nicole Pilon âgée de 84 ans.
¹ En 2025, le Québec comptait 148 gériatres, or, selon l’Association des médecins gériatres du Québec (AMGQ), il en faudrait un minimum de 211 pour atteindre un ratio adéquat (1 gériatre pour 4 000 habitants de 75 ans et plus).
L’équipe d’accompagnement
du programme de mise à l’échelle

Sarah Abarro – Conseillère en innovation sociale
Chez Sillons, Sarah accompagne des organisations dans leur stratégie de croissance et dans la mise à l’échelle de leurs projets. Avant ça, elle a travaillé au Fonds mondial pour la nature (WWF-Canada) sur des initiatives de mobilisation citoyenne et de développement du leadership et à la Maison de l’innovation sociale où elle a notamment coordonné l’incubateur civique et soutenu l’émergence de projets collectifs transformateurs.
Patrick Dubé – Vice-président pratiques et programmes d’innovation
Patrick est un entrepreneur et gestionnaire d’expérience, reconnu pour son expertise en innovation sociale, design de systèmes et développement régénératif. Formé en anthropologie, sciences naturelles et systèmes complexes, il a amorcé sa carrière dans l’innovation technologique avant de se consacrer à l’innovation sociale. Il a cofondé et dirigé plusieurs organisations, dont la Maison de l’Innovation sociale, contribuant ainsi à l’essor de plusieurs initiatives à impact au Québec.

Adil Mansouri – Expert en innovation financière
Adil cumule une solide expérience en conseil, en formation et en pilotage de projets multi-acteurs à l’international. Directeur du Studio de design de Talsom, il accompagne les organisations dans l’innovation et la résolution de défis complexes grâce à une approche centrée sur les personnes utilisatrices, une expertise reconnue en design thinking et en innovation financière systémique.
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Hugo Steben – Expert en modélisation d’affaire
Hugo accompagne les moyennes et grandes organisations dans le développement de leurs capacités d’innovation. Ses expériences professionnelles auprès d’organisations européennes et nord-américaines ainsi que que son parcours en tant que chargé de formation et directeur de recherche aux cycles universitaires supérieurs font de lui un intervenant qui sait allier rigueur et pragmatisme.

